Pour ceux qui ne voient pas, DS est journaliste, il anime entre autre une émission diffusée par France 5 : Arrêt sur Images, et il collabore à la rédaction de Libération. Par ailleurs, lui et ses chroniqueurs d'Arrêt Sur Image, animent un excellent blog : http://www.bigbangblog.net/. Voilà, je reporte ici un de ses "billets", comme il aime à qualifier ses posts, qui au delà d'être un plaidoyer pour un futur nouveau Libé, est aussi une vraie réflexion, à laquelle j'adhère, sur la presse quotidienne.
Que ceux qui aiment la presse fassent passer ce post, peut être pouvons-nous avoir notre mot à dire dans la nomination du prochain "patron" de Libé !!
Mes conseils désintéressés à Edouard de Rothschild...
Si on m’avait dit qu’un jour mon patron s’appelerait Rothschild ! Je me présente, Edouard, j’écris dans le journal dont vous êtes l’actionnaire, et dont vous venez de débarquer le co-fondateur. J’y tiens une chronique consacrée aux medias, à la demande de Serge July qui m’a embauché, dans des circonstances que j’ai rappelées par ailleurs. Alors, comme le sujet du jour (reste-t-il une place, aujourd’hui, pour un journal payant quotidien national ? Peut-il être rentable ? Et si oui comment ?) m’intéresse un peu, et bien que personne ne m’ait rien demandé, je prends la liberté de vous écrire.
Je pourrais vous téléphoner, demander rendez-vous, venir vous voir au siège de la banque. On se rencontrerait (peut-être) dans un de ces petits cabinets particuliers où tout est fait (feux verts, feux rouges, discrétion assurée) pour qu’aucun de vos clients jamais n’en croise un autre, mais où chacun finit néanmoins, parait-il, par croiser tout le monde. Je pourrais. Mais je crois à l’écriture, et j’aime bien la transparence. On ne se refait pas.
Pourquoi vous écris-je ? Parce qu’on me demande (des amis, des confrères, des internautes ici-même, oh, pas des dizaines, mais assez pour que ça me chatouille le clavier) : "et si Edouard de Rothschild vous proposait de relancer Libé..."
Sous-entendu : c’est bien joli, de critiquer tout le temps. Mais si tu devais faire ? Fabriquer ? Plonger les mains de le cambouis ? Hé oui. Il y a des gens à qui cette éventualité, aussi flatteuse que perverse, traverse l’esprit. Du coup, forcément, elle traverse le mien.
La première chose que je réponds, c’est que vous ne m’avez rien demandé. Je ne sais pas si vous avez vraiment, sincèrement, pensé nommer Plenel, comme vous en avez vous-même fait courir le bruit, notamment en l’assurant au téléphone à Jean-Marie Colombani. Ou bien si vous avez voulu taquiner un peu Colombani, ce qui trahirait chez vous un caractère facétieux, inattendu chez un Rothschild (quoique je ne connaisse personnellement aucun Rothschild), mais au total rafraichissant. J’ai du mal à imaginer que pour sauver Libé, vous ayez imaginé le confier à celui qui a mené Le Monde où il est aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, on ne s’est jamais parlé, jamais rencontrés. Mais parfois les questionneurs insistent. "On sait tout ça, Daniel. Mais ne te défile pas. Tout de même, au cas où..."
Alors on va jouer. Comme les enfants. On va jouer à "si je devais relancer Libé..." En sachant que c’est un jeu. Et que les quelques idées que je vais jeter ici, j’en fais don par avance, gracieusement, à celui ou celle que vous nommerez.
Vous êtes propriétaire, Edouard, d’un journal payant, dont le nom est associé à un joli bouquet d’utopies de la fin du XXème siècle, et à la génération qui les a portées, et qu’elles ont portée.
D’abord, un journal payant. Un euro et vingt centimes. J’imagine que vous vous demandez s’il doit le rester. Vous observez perplexe, autour de Libé, le déferlement des gratuits. Je ne sais si vous les lisez régulièrement : l’exercice suppose de prendre le métro. Mais peut-être prenez-vous le métro, après tout. Quoiqu’il en soit vous entendez, autour de vous, l’harmonie des sirènes de l’époque : franchement, à quoi bon payer encore un euro vingt ? L’avenir est aux gratuits. Payer pour être informé, quelle ringardise !
Et comment ce modèle économique ne vous tenterait-il pas ? Comment ne seriez-vous pas traversé par la certitude que l’avenir, oui, est là ?
Ne faîtes pas ça, Edouard.
J’ai l’intuition que Libé doit rester payant. Je ne veux pas être catégorique. Payant, gratuit, bien fort qui aujourd’hui peut tracer la limite. Mes certitudes ont fluctué, je l’avoue, elle fluctuent encore. Mais tout de même, je crois que l’information ne peut être offerte ni par l’Etat, ni par les annonceurs, pour la bonne raison qu’elle a pour mission de combattre parfois l’opacité de l’Etat, et la puissance des annonceurs.
L’information gratuite, certes, a sa place aujourd’hui. Une large place. Mais elle ne saurait suffire. Prenons comme comparaison...la Sécurité sociale. Au delà d’un régime obligatoire d’information pour tous, bien assis aujourd’hui, et qui "met au courant" les citoyens de "ce qui se passe", il doit rester une place pour des "régimes complémentaires" payants. Des journaux. Ou des sites. Ou des livres. Ou ce qu’on voudra. Mais sur la base de la contribution volontaire des lecteurs-citoyens.
Evidemment, il est séduisant, le nouvel univers de la gratuité. Par exemple, vous êtes ici sur un blog gratuit. C’est moi qui vous l’offre, Edouard (ne protestez pas, j’y tiens). Mais ne vous y trompez pas. La nouvelle gratuité qui règne ici ou ailleurs est un trompe- l’oeil. Si Judith, David, Christine et moi passons beaucoup de temps bénévolement ici, si vous pouvez lire ce blog sans devoir slalomer entre les bannières de pub, c’est parce que nous gagnons notre vie par ailleurs. Et puis, nous avons un intérêt à le faire. Dans notre cas, un intérêt esthétique, narcissique, intellectuel, auto-promotionnel parfois, tout celà dans une transparence que nous souhaitons maximale. Mais d’autres servent une cause, des intérêts très précis, plus ou moins occultes. Autrement dit, la seule manière pour les lecteurs d’être certain que celui qui vous informe n’a pas d’autre raison de le faire que d’exercer son métier, c’est de le payer. Ce qui permet, le cas échéant, de lui demander des comptes.
A qui doivent appartenir ces medias ? L’idéal serait que les journalistes et les lecteurs eux-mêmes en soient co-propriétaires. C’est l’utopie des sociétés de rédacteurs, et des sociétés de lecteurs. Pas besoin d’être extra-lucide pour voir, hélas, qu’on s’en éloigne aujourd’hui. Si les sociétés de rédacteurs sont nombreuses, et savent à l’occasion se regrouper pour se faire entendre, elles peinent souvent à faire entendre aux actionnaires qu’un journal n’est pas une usine de petits pois.
Si Libé reste payant, ça veut dire que les lecteurs qui continueront à l’acheter le matin, doivent en avoir pour leur euro et vingt centimes. Donc, qu’il faut leur offrir quelque chose qui dépasse le "régime général", quelque chose qu’ils n’ont pas entendu à la radio, qu’ils ne liront pas sur Internet en arrivant au bureau, et n’ont pas vu à la télé la veille au soir. Une pluvalue.
Cette pluvalue, Edouard, porte un nom générique : ça s’appelle des enquêtes. Pourquoi les gens achètent-ils des livres politiques ? Parce qu’ils y lisent des choses que les journaux n’écrivent plus. Si les journaux ne les écrivent plus, c’est parce que les journalistes ne les connaissent pas, leur journal ne leur ayant pas donné le temps d’enquêter. Ou parce que certains les réservent pour leurs futurs livres (cercle vicieux). Ou parce qu’ils ont peur d’être "grillés" auprès de leurs sources s’ils disent tout ce qu’ils savent. Ou encore parce que Minc, Dassault ou Lagardère ont fait les gros yeux à leur directeur. Toutes ces mauvaises raisons de taire peuvent facilement se combattre.
Des enquêtes, notre journal commun en réalise déjà. Cela s’appelle la page "grand angle", ou encore le portrait de la dernière page. C’est ce qu’il faut multiplier. En sachant, Edouard, que ce sera cher. Une enquête, une vraie, qui révèle des faits inconnus des lecteurs, c’est de l’audace et du talent bien entendu, mais surtout du temps, beaucoup de temps de journalistes. Le temps, Edouard, c’est ce qui manque le plus au système. Vite rédigé, vite lu, vite oublié, c’est la règle indépassable, aujourd’hui. De longues et vigoureuses enquêtes élevées au grain, et pas gonflées aux hormones, voilà ce qu’il faut offrir aux lecteurs. C’est un investissement. Coûteux. Ca me fait peur, Edouard, de lire que vous n’avez à la bouche que le mot économies. Vous ne relancerez pas Libé avec des économies. Désolé de vous le dire. Vous le coulerez. La seule solution, c’est d’investir. Cet investissement paiera à la longue, mais il faut investir. J’imagine que vous comprenez ce langage.
Tout le reste, toute l’écume de l’actualité à laquelle le système consacre ses manchettes à longueur d’année, on en rendra compte en brèves, ça suffit bien. Et vous verrez : à force d’explorer les coins d’ombre, on reprendra l’habitude, Edouard, d’être les premiers à traiter les sujets. On les délaissera à l’arrivée de la meute. Et il sera toujours temps d’y revenir à contretemps, quand le système sera reparti ailleurs, avec ses envoyés spéciaux des télés en direct, et ses projecteurs. Tiens, une règle, en passant : pas un seul journaliste de Libé ne devrait côtoyer un envoyé spécial de JT en direct. Comme le chien Rantanplan de Lucky Luke, l’envoyé spécial de JT en direct indique le faux événement. Si le journaliste de Libé le voit surgir à ses côtés, c’est qu’il se trouve au mauvais endroit. Il lui faut alors décrocher immédiatement (ou alors, se consacrer uniquement à son confrère de la télé, à ce qu’il tait, à ce qu’il cache. C’est possible aussi).
Vous me trouvez radical ? C’est intentionnel. Il est tellement puissant, l’attrait du suivisme, il est tellement tentant pour un journaliste de répéter la même chose que ses confrères, de titrer sur le même événement, qu’il faut pour s’en arracher un sacré coup de collier. Violent. Radical. Franchement, Edouard, n’auriez-vous pas aimé faire le seul journal de la résistance au Mondial ? Le seul qui cantonne les crétins à crampons à la page sportive, avec interdiction de franchir la ligne jaune ?
Je parle, je parle. Et déjà j’imagine que beaucoup de lecteurs du BBB commencent à rire sous cape. Il est trop trognon, ce Daniel. Mais sait-il à qui il parle ? A un Rothschild ! Au Capital ! A la Banque ! Quelle régénération du journalisme, attend-il donc de la Finance ?
Il est vrai que je pars du principe, Edouard, que vous voulez faire un bon journal, un journal qui se vende, et non pas un journal qui porte vos idées, ou intrigue en faveur de vos intérêts. Je me trompe peut-être, mais vu de loin, j’ai le sentiment que vos motivations personnelles ne sont pas tout à fait les mêmes que celles du collègue Dassault, qui rêve de faire la gentille gazette de Corbeil-Essonnes, et qui attend que son journal fasse la peau des méchantes 35 heures.
Sinon, pourquoi vous seriez-vous intéressé à Libé ? Libé part évidemment de très loin des idées que je suppose être les vôtres. Il s’en est certes, au fil des décennies, rapproché. De Sartre à Rothschild, le raccourci, en effet, donne le vertige. Beaucoup le lui reprochent. Moi, je dirais les choses différemment. De nombreuses idées naguère portées par cette utopie (pour faire court, l’utopie de 68), sont aujourd’hui devenues dominantes, donc parfois, pour certaines, conservatrices. Mettons-les en débat, ces idées. Devenons le lieu central de ce débat. Et avec le concours de nos lecteurs, grâce à cet instrument magique qu’est Internet. Autrement dit, réinventons les rapports entre le media et ses lecteurs. Le big bang nous l’impose. Le big bang, Edouard, c’est une expression que nous avons empruntée à Serge.
Le big bang ? C’est la fécondation des medias classiques par le web. Le bi-media était une bonne formule, mais qui n’a hélas reçu pour l’instant aucun contenu. Assez de conciliabules, Edouard. Assez d’opacité. Pour injecter enfin de la transparence dans cette société française, c’est aux journaux de donner l’exemple. Exigez de votre futur directeur de Libé qu’il tienne un blog. Exigez que tous les journalistes, eux aussi, tiennent un blog, où les lecteurs puissent leur écrire, et où ils répondent publiquement (accessoirement, vous allez voir bondir le trafic sur le site de Libé). Je ne suis pas seul, Edouard, à avancer cette idée. Certains de vos prestigieux confrères m’ont précédé. Avez-vous lu, l’an dernier, le blog de Pierre Haski à Pékin, ou celui des correspondants aux Etats-Unis ? Sincèrement, les yeux dans les yeux, ne les avez-vous pas trouvés parfois plus intéressants que le journal lui-même ? Mettez tous ces blogs en zone gratuite du site de Libé, et transférez les longs articles du journal en zone payante, quitte à faire, dans un premier temps, hurler les internautes. Enfin, cerise sur le gateau, tenez un blog vous-même, Edouard. Les états d’âme de l’actionnaire en live, malheur assuré à l’audimat ! Minc, Lagardère et Dassault vont être verts de jalousie. Tous ces blogs, faîtes-les modérer par un nouveau médiateur de Libé (poste à créer, désolé Edouard). Et vous allez le voir, le courant d’air. Vous allez les voir surgir, les suggestions, les idées nouvelles. Vous allez les voir renaître, les utopies. En passant, vous aurez inventé le premier journal du XXIème siècle. Rien de moins
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